Contributions écrites des étudiants — 23 février 2026

Varsovie à la croisée des chemins : le réarmement polonais et les recompositions de la sécurité européenne

Par Cyprien Borowiel, en cours de validation du Titre Analyste en Stratégie Internationale (ASI) de niveau bac+5, parcours Défense et sécurité à IRIS Sup’.

 

Cet article propose une synthèse actualisée de son mémoire de recherche, dirigé par le Vice-amiral (2S) Patrick Chevallereau, intitulé La Pologne, nouvelle puissance militaire en Europe. Enjeux et perspectives dans la relance de la défense européenne. Professeur certifié d’histoire-géographie, il est actuellement en reconversion vers la recherche stratégique et l’analyse des questions de défense. Il mène actuellement un travail préparatoire à un projet de thèse, dans le prolongement de ses recherches sur la défense européenne.

 

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La publication de la National Security Strategy américaine le 5 décembre 2025 (1) confirme l’inflexion de l’administration Trump II à l’égard de l’Europe. Le désengagement des États-Unis s’inscrit dans une logique de recentrage national, renouant avec la doctrine Monroe et renforçant l’incertitude sécuritaire sur le continent.

 

Dans ce contexte, l’élection en juin 2025 du président polonais nationaliste conservateur Karol Nawrocki et la poursuite de la cohabitation conflictuelle avec le Premier ministre Donald Tusk interviennent alors que la guerre en Ukraine se prolonge, sans perspective de règlement durable ni garanties de sécurité impliquant les Européens.

 

Les efforts entrepris par Varsovie depuis 2014 pour son réarmement sont sans équivalent dans l’UE et ils sont accélérés depuis 2022 (2). La Pologne, avec 4,7% du PIB (3) consacré aux dépenses de défense en 2025, est devenue le plus gros contributeur de l’Alliance en proportion de son PIB et ambitionne de devenir la première puissance militaire terrestre du continent en 2035 (4). Bien que longtemps perçu comme un simple rattrapage capacitaire (5), l’objectif polonais n’en reste pas moins structurant pour l’architecture de sécurité européenne à l’aune des enseignements du conflit ukrainien. L’engagement polonais en faveur de Kyiv, renforce également son statut d’acteur central du flanc Est, mais réduit toute prétention de Varsovie à jouer un rôle de médiation dans le conflit en cours.

 

Cet article analyse le réarmement polonais à travers ses ressorts, ses limites et ses trajectoire possibles à l’horizon 2035 en interrogeant la place que la Pologne pourrait occuper dans une défense européenne en recomposition.

 

La sécurité polonaise conçue comme un impératif existentiel

Par sa centralité géographique en Europe et sa mémoire collective jalonnée de partages, d’occupations par les empires centraux et le joug soviétique, les expériences traumatiques polonaises ont structuré sur le temps long la perception d’un environnement stratégique hostile et ont nourri une doctrine de défense fondée sur le déni d’accès, l’interdiction et la défense territoriale.

 

La création des Wojska Obrony Terytorialnej (WOT) – Forces de défense territoriale – en 2016 (6) illustre l’approche de militarisation défensive et de résilience nationale, pensée comme une réponse crédible aux conflictualités contemporaines, dont les opérations sous le seuil. L’aide occidentale apportée à l’Ukraine depuis le hub logistique de Rzeszów (7) entretient la culture stratégique polonaise par sa participation concrète à la guerre de haute intensité.

 

En tant que gardienne du flanc Est, l’adhésion polonaise à l’OTAN a été souhaitée dès la fin de la guerre froide et constitue un socle indépassable de ses garanties de sécurité (8). L’idée d’une Europe de la défense, sous sa forme de coopération intergouvernementale, est acceptée par Varsovie dans une logique de complémentarité avec l’OTAN et non d’opposition avec l’Europe. En revanche, tout transfert de souveraineté ou toute intégration politique plus poussée sont écartés, en particulier lorsque les projets menés centralisent les décisions, qu’ils sont susceptibles de marginaliser l’OTAN et enfin qu’ils ne prennent pas assez en compte les asymétries de capacités et la diversité des cultures stratégiques. L’atlantisme polonais demeure donc pragmatique et assurantiel, il ne saurait être substituable (9). La relation privilégiée avec Washington est ainsi utilisée comme levier de sécurité et d’influence dans un environnement régional dégradé depuis 2014.

 

 

Le modèle industriel de défense polonais entre autonomie stratégique et dépendance envers l’étranger

La Pologne a engagé des réformes depuis 2013 dans le but de restructurer sa BITD et de consolider son autonomie industrielle. La structuration de la Polska Grupa Zbrojeniowa (PGZ) – Groupe polonais d’armement – permet d’illustrer cette initiative au même titre que son insertion à la BITDE (10). Dans le cadre du plan Readiness 2030 (11), Varsovie est devenue le premier bénéficiaire de l’instrument communautaire SAFE, pour une somme de 43,73 milliards d’euros.

 

Néanmoins, le modèle polonais comporte trois faiblesses structurelles. Une fragmentation industrielle, une dépendance technologique et des vulnérabilités logistiques. La Pologne tisse des partenariats bilatéraux politiquement souples et rapides dans leur mise en place. La politique polonaise de défense peut être qualifiée de « flexilatérale» (12). Tout en affirmant sa souveraineté nationale, le pays maintient une distance vis-à-vis des programmes industriels européens d’ampleur. Cette approche reflète une réticence à accepter une centralisation industrielle ou technologique à l’échelle de l’UE. Ce comportement également pragmatique allie le renforcement atlantiste à des coopérations sélectives, extra-européennes.

 

Les contrats passés avec les États-Unis et la Corée du Sud ont permis un rattrapage capacitaire et une modernisation par la multiplication d’achats sur étagère mais au prix d’une dépendance accrue. Les transferts de technologie restent partiels sur les segments critiques de la chaîne de valeur. Notamment dans les domaines de la motorisation, des capteurs et de l’électronique embarquée, limitant l’autonomie industrielle réelle. La constitution d’une BITD pleinement souveraine impliquerait des investissements massifs et durables en R&D, difficiles à soutenir dans un écosystème encore peu structuré autour des partenariats publics-privés peu généralisés et des débouchés à l’export. De telles problématiques questionnent la soutenabilité industrielle du modèle polonais (13).

 

 

Une Europe de la défense jalonnée d’incertitudes

Le traité de Nancy signé en mai 2025 introduit un niveau de rapprochement stratégique inédit entre Paris et Varsovie (14), tandis que les réactions aux violations de l’espace aérien polonais et roumain durant l’automne témoignent d’une prise de conscience de la vulnérabilité du flanc oriental (15). Ainsi, le renforcement de la posture avancée de l’OTAN se manifeste par la transition du « tripwire » à la « Forward Defence » (16) par le déni d’accès, la résilience et la capacité d’action immédiate (17), y compris dans les États baltes et dans le corridor de Suwałki.

 

La Pologne n’étant pas dotée de l’arme nucléaire, la question de sa dissuasion nucléaire redevient centrale (18). Sans remettre en cause le parapluie nucléaire américain, les accords franco-britanniques de Lancaster House ouvrent la perspective d’une dissuasion européenne complémentaire susceptible d’élargir la protection stratégique aux partenaires européens.

 

La doctrine polonaise est ajustée en tenant compte des opérations Multimilieux/Multichamps (M2MC) (19). Or, les retours d’expérience ukrainiens font déjà apparaître les limites de soutenabilité d’un format d’armée massifié, appelant à des équilibres entre volume, résilience et capacité d’attrition (20).

 

D’ici 2035, la Pologne pourrait prendre trois trajectoires : soit consolider l’intégration européenne ; soit être à l’équilibre précaire entre souveraineté et coopération communautaire ; soit subir une militarisation excessive peu adaptée aux menaces hybrides russes. Cette dernière option serait le résultat de désaccords entre membres de l’UE et d’un retrait américain, ce qui mènerait à un isolement stratégique.

 

La trajectoire de sécurité de la Pologne est désormais intimement liée à la capacité de l’Europe à réduire ses désaccords internes et à intégrer les cultures stratégiques des pays de son flanc oriental.

 

 

RESSOURCES :
  1. https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2025/12/2025-National-Security-Strategy.pdf
  2. Le budget alloué à la défense polonaise a doublé entre 2022 et 2024, passant de 2,2% à 4,2% du PIB https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/MS.MIL.XPND.GD.ZS?end=2024&locations=PL&start=1980
  3. https://www.revueconflits.com/financement-des-depenses-militaires-en-pologne/
  4. ZIMA Amélie., PERIA-PEIGNE Léo., Pologne, première armée d’Europe en 2035 ? Perspectives et limites d’un réarmement, Focus Stratégique, n°123, IFRI, février 2025 https://www.ifri.org/sites/default/files/2025-02/ifri_peria-peigne_zima_pologne_rearmement_2025.pdf
  5. De tels chiffres indiquent une hausse des dépenses militaires de 95% durant la période 2013-2022 https://www.sipri.org/sites/default/files/2024-04/20230600_nato_7.pdf
  6. Les WOT comme cinquième branche des forces armées polonaises (aux côtés des forces terrestres, aériennes, navales et spéciales) https://www.gov.pl/web/national-defence/territorial-defence-forces
  7. https://courrierdeuropecentrale.fr/konrad-fijolek-maire-de-rzeszow-notre-attraction-touristique-nest-plus-le-chateau-mais-les-systemes-anti-missile-patriot/
  8. Les deux plus grandes vagues d’adhésion ayant eu lieu durant les sommets de Washington en 1999 et d’Istanbul en 2004 intégrant les PECO auparavant intégrés au Pacte de Varsovie, jusqu’à mettre en contact l’Alliance avec l’Ukraine et la Biélorussie. https://www.diploweb.com/Carte-L-Organisation-du-traite-de-l-Atlantique-nord-en-2024.html
  9. Cela illustre ainsi la surenchère politique concernant l’implantation souhaitée d’une base permanente américaine, le « Fort Trump » sur le sol polonais. https://english.alarabiya.net/News/world/2023/03/21/US-inaugurates-first-permanent-army-base-in-Poland
  10. SOUVERBIE Louise, La stratégie de réarmement et de montée en puissance industrielle de la Pologne dans le contexte de la guerre en Ukraine, Programme Europe, Stratégie, Sécurité, IRIS, Juillet 2023 https://www.iris-france.org/wp-content/uploads/2023/07/18_ProgEurope_LSouverbie.pdf
  11. Ainsi, près de 30% du budget total seront alloués aux besoins polonais, la Commission européenne ayant donné son feu vert lundi 26 janvier 2026. https://www.teamfrance-export.fr/infos-sectorielles/39089/39089-la-pologne-principal-beneficiaire-du-programme-safe
  12. ZIMA A., « La politique de défense de la Pologne dans le contexte du Brexit : bilatérale, multilatérale ou flexilatérale », Dossier Politique Européenne, 2020, N°70, Centre des études de sécurité IFRI, p.116-142
  13. Pour bénéficier d’une marge de manœuvre plus favorable, Varsovie a adopté depuis 2022 des mécanismes de financement extrabudgétaires afin de contourner temporairement le problème via le Fonds d’appui aux forces armées, en sortant le calcul des budgets de défense, du calcul de la dette. La Commission européenne a rejeté la demande, faite par la Pologne, d’exclure les dépenses de défense de la procédure de déficit public excessif dans laquelle elle se trouve déjà car elle dépasse 3% de son PIB https://ch.zonebourse.com/actualite-bourse/La-Pologne-devrait-demander-a-beneficier-d-une-marge-de-man-uvre-de-l-UE-en-matiere-de-depense-49715758/
  14. https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/pologne/evenements/article/le-traite-de-nancy-pour-une-cooperation-et-une-amitie-renforcees-entre-la
  15. https://shape.nato.int/news-releases/eastern-sentry-to-enhance-natos-presence-along-its-eastern-flank
  16. https://www.wilsoncenter.org/article/evolving-tripwire-natos-eastern-flank
  17. https://www.rand.org/pubs/commentary/2024/02/from-forward-presence-to-forward-defense-natos-defense.html
  18. Débats réactualisés par la simulation de tirs d’armes nucléaires tactiques lors des exercices russes Zapad 2025 menés de manière conjointe avec la Biélorussie où des armes nucléaires étaient déjà déployées depuis 2023. https://frstrategie.org/programmes/observatoire-de-la-dissuasion/armes-nucleaires-belarus-quels-enjeux-2024
  19. https://www.areion24.news/2025/12/09/manoeuvre-et-operations-multimilieux-multichamps/
  20. ZIMA A., Fortifier la Pologne ? Le projet de bouclier Est, Briefings de l’IFRI, Centre des études de sécurité IFRI, 19 juin 2024 https://www.ifri.org/fr/briefings/fortifier-la-pologne-le-projet-de-bouclier-est
Dernière mise à jour 23/02/2026

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