Contributions écrites des étudiants — 24 mars 2026

Menaces hybrides et frontières d’exception : le cas finlandais

Par Anna Huusko, diplômée d’IRIS Sup’ en 2025, où elle a suivi le parcours Analyste en stratégie internationale, parcours Défense et sécurité. Son mémoire, dirigé par Igor Delanoë, spécialiste des questions de sécurité et de défense russe, est intitulé « Borders in Crisis: Instrumentalised Migration and the Securitisation of the Finnish-Russian Border ». L’article proposé s’inscrit dans le prolongement de cette étude.

 

Anna Huusko occupe actuellement le poste de European Project Officer au sein du département des affaires internationales de Sciences Po.

 

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À l’automne 2023, la Finlande ferme progressivement l’ensemble de ses points de passage avec la Russie (1). Longue d’environ 1 340 kilomètres, la frontière russo-finlandaise constitue la plus vaste frontière terrestre entre l’Union européenne et la Russie. En quelques semaines, un espace longtemps présenté comme stable et coopératif est redéfini comme un enjeu central de sécurité nationale. Initialement annoncée comme temporaire, la fermeture a depuis été prolongée à plusieurs reprises par le gouvernement finlandais et demeure en vigueur début 2026, inscrivant la frontière dans un régime d’exception prolongé (2).

 

Selon les autorités finlandaises, cette décision constitue une réponse à une opération d’instrumentalisation migratoire orchestrée depuis le territoire russe (3). Des ressortissants de pays tiers, principalement originaires du Moyen-Orient et d’Afrique, ont été dirigés vers plusieurs points de passage frontaliers de manière relativement simultanée. Arrivés sans visas valides pour l’espace Schengen, souvent acheminés jusqu’à la frontière par bus ou contraints de parcourir les derniers kilomètres à vélo, ces migrants se sont retrouvés dans l’impossibilité légale de retourner en Russie (4). Helsinki s’est ainsi trouvée confrontée à un dilemme immédiat : respecter ses obligations internationales en matière d’asile ou suspendre temporairement l’accès à la procédure.

 

La notion d’instrumentalisation des migrations n’est pourtant pas nouvelle. Décrite notamment par Kelly M. Greenhill, elle renvoie à l’usage stratégique de flux migratoires comme levier de coercition politique exercé contre des États cibles (5). Dans le cas finlandais, les éléments observés – dispersion géographique des arrivées, tolérance soudaine des autorités russes, non-respect des accords bilatéraux de gestion de la frontière – ont conduit le gouvernement à interpréter la situation non comme une crise humanitaire classique, mais comme une opération hybride visant directement la souveraineté nationale et la stabilité intérieure (6).

 

La réponse finlandaise s’inscrit ainsi dans un processus de sécurisation assumé. Le discours politique met l’accent sur la protection de l’ordre public et de la sécurité nationale, justifiant l’adoption d’une législation d’urgence spécifique. Celle-ci autorise, dans des circonstances jugées exceptionnelles, la suspension de l’enregistrement des demandes d’asile aux points de passage fermés. Dans les faits, la fermeture totale de la frontière précède cette disposition, qui vise surtout à encadrer juridiquement une situation prolongée (7). La frontière cesse alors d’être un simple espace administratif ; elle devient un instrument de défense nationale.

 

Cette évolution s’inscrit dans une tendance européenne plus large. Des dynamiques comparables ont été observées en Pologne, en Lituanie ou en Lettonie à partir de 2021. Dans chacun de ces cas, la migration est interprétée comme un vecteur de déstabilisation stratégique. La singularité finlandaise tient toutefois à la prudence historique de sa politique frontalière et à la centralité accordée à l’État de droit. Les événements de 2023 ne constituent pas une rupture soudaine, mais plutôt la révélation d’une relation bilatérale déjà fragilisée par l’invasion de l’Ukraine, l’adhésion de la Finlande à l’OTAN et l’érosion progressive de la coopération bilatérale avec Moscou.

 

La crise met ainsi en lumière une tension juridique majeure.  En invoquant la nécessité de protéger sa sécurité nationale face à une situation exceptionnelle, la Finlande suspend de facto l’accès à la procédure d’asile sur sa frontière orientale. Les articles 9 et 33(2) de la Convention de Genève, rarement mobilisés, réapparaissent dans le débat public comme fondements juridiques possibles, mais étroits et contestés (8). L’adoption puis la prolongation de la législation d’urgence illustrent une gestion pragmatique de la crise, mais aussi l’installation d’une zone grise juridique, révélatrice des limites du droit international face aux stratégies hybrides.

 

Derrière cette instrumentalisation migratoire, plusieurs objectifs stratégiques peuvent être envisagés : tester la cohésion politique et juridique des États européens, déplacer le coût politique et normatif de la crise vers les démocraties ciblées, ou encore encourager, à terme, une banalisation des mesures d’exception aux frontières extérieures de l’Union. Faiblement coûteuse et relativement simple à mettre en œuvre, cette tactique repose sur un levier déjà présent sur le territoire russe et permet de créer des perturbations durables sans confrontation directe.

 

Le cas finlandais montre ainsi que l’efficacité opérationnelle peut s’accompagner d’un coût normatif prolongé. En refermant sa frontière, la Finlande a repris le contrôle de la situation à court terme, au prix d’une suspension durable de la circulation et de conséquences sociales, économiques et diplomatiques pour les régions frontalières. À plus long terme, cette réponse contribue à normaliser l’idée selon laquelle l’exception juridique devient une option acceptable face aux menaces hybrides. À l’échelle européenne, cette évolution soulève une question centrale : jusqu’où les démocraties peuvent-elles aller pour se protéger sans fragiliser les principes mêmes qu’elles entendent défendre ?

 

 

  1. Finnish Government, Finland to close more border crossing points, 22 November 2023, https://valtioneuvosto.fi
  2. Finnish Government, Validity of Border Security Act to be extended until 31 December 2026, 18 June 2025, https://valtioneuvosto.fi
  3. Lavikainen Jyri, Russia’s hybrid operation at the Finnish border: Using migrants as a tool of influence, FIIA Comment, November 2023, https://fiia.fi
  4. Kangas Laura, Anttonen Marika & Terävä Hanna, An exceptionally high number of asylum seekers have tried to enter Finland from the eastern border, YLE, 12 November 2023, https://yle.fi
  5. Kelly M. Greenhill, Strategic Engineered Migration as a Weapon of War, 2008.
  6. Cit, Finnish Government, Finland to close more border crossing points, 22 November 2023, https://valtioneuvosto.fi
  7. Finnish Government, Finland enacts legislation to combat instrumentalised migration, 16 July 2024, https://valtioneuvosto.fi
  8. UNHCR, Convention and Protocol Relating to the Status of Refugees, 1951, https://www.unhcr.org. Article 33(2) prévoit une exception au principe de non-refoulement lorsqu’un réfugié constitue un danger pour la sécurité nationale ou la communauté ; l’article 9 autorise des mesures provisoires en cas de guerre ou de circonstances graves affectant la sécurité nationale.
Dernière mise à jour 24/03/2026

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