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Aya Mcheimeche, diplômée d'IRIS Sup', répond aux questions de Pascal Boniface à l'occasion de la parution de son ouvrage

Actualité mise en ligne le 05/06/2019

Aya Mcheimeche, essayiste, est diplômée en sciences politiques et administratives, ainsi que du diplôme Défense, sécurité et gestion de crise d’IRIS Sup’. Elle répond à mes questions à l’occasion de la parution de son ouvrage « Armes 2.0 : le pouvoir des mots – Comment l’État islamique a-t-il remporté la guerre de la communication ? », aux éditions Collection Influences et Conflits. 

 

Daesh a-t-elle gagné la guerre de la communication ?

 

Il s’agit en effet de l’idée que je défends. La communication de l’État islamique a été plus convaincante que la contre-propagande organisée par les États dits « occidentaux ». Le poids de la communication a été mal évalué par les autorités françaises, américaines ou tout autre pays faisant partie de la coalition internationale. La communication n’a jamais été considérée comme une arme de taille, les questions territoriales et militaires étant bien plus importantes au vu de la progression rapide de Daesh. Cela dit, la communication de l’État islamique via les réseaux sociaux, les magazines ou les vidéos, a eu une grande importance dans cette progression. Elle a été pendant plusieurs années le principal moyen de conviction et de recrutement de combattants étrangers. L’État islamique a fonctionné comme une entreprise développant une communication de recrutement « idéologisée ». L’État islamique a su envahir les réseaux sociaux d’une manière très rapide et efficace, adaptée à chaque public. Les vidéos, crues et violentes dans leur contenu, étaient faites pour attirer de potentiels combattants, qu’ils fassent le déplacement jusqu’en Syrie ou qu’ils restent sur le territoire de leur pays d’origine. Le but étant toujours le même : convaincre de commettre la « hijra » ou des attentats sur place. Les magazines, quant à eux, touchaient davantage les « intellectuels ». Le but de Daesh à travers ces publications, était de recruter des avocats, des administrateurs, des juges, des médecins et tout autre métier qui permet d’administrer un pays.

L’État islamique a gagné la guerre de communication à force de rapidité et d’adaptation, certes, mais surtout parce que le reste du monde n’a pas pris cette menace au sérieux et à temps. L’adaptation tardive a rendu la contre-propagande obsolète.

 

La perte de son assise territoriale va-t-elle changer la donne pour sa communication ?

 

Les centres de publications de l’État islamique étaient établis à Raqqa (Syrie). Depuis novembre 2018 et le début des récupérations territoriales par la coalition internationale et les autres groupes, additionnés par les défaites militaires pour Daesh, la publication des magazines s’est arrêtée. La perte de son assise territoriale n’est pas négligeable et elle a indéniablement affaibli la communication. Daesh est d’ores-et-déjà moins présent sur les réseaux sociaux et le rythme de publication de vidéos venant de Syrie et d’Irak a nettement baissé. Cependant, il ne faut pas se reposer sur cette idée car des vidéos venant d’Afghanistan, des Philippines ou encore de la Libye ont pris la relève. De plus, nous ne sommes pas à l’abri d’un retour des publications par Dabiq ou Dar al-Islam car même si le centre médiatique n’existe plus à Raqqa, il semble s’implanter en Afghanistan comme un grand nombre de combattants et dirigeants. L’Afghanistan devient progressivement la nouvelle maison mère du groupe terroriste Daesh, et ce dernier pourrait reconstruire son centre médiatique sur ce nouveau territoire. Cependant, à la vue de l’histoire et de la situation politique de l’Afghanistan, il est peu probable que nous assistions à une intervention étrangère pour empêcher l’État islamique de s’y établir.

 

Quelles réponses peut-on apporter ?

 

Il n’y a malheureusement pas de recette miracle. Le mieux que l’on puisse faire pour l’instant est d’analyser la communication de l’État islamique, revenir sur nos erreurs passées en termes de contre-propagande et enfin réfléchir en amont à de meilleures solutions lorsque l’on fera face à la communication du prochain groupe terroriste, car prochain groupe terroriste il y aura.

La contre-propagande mise en place jusqu’à présent en France fut bénéfique pour les familles. L’entourage signalait à l’État français, un changement de comportement d’un de leurs proche par exemple. Mais cette contre-propagande n’eut aucun effet sur les premiers concernés. A partir du moment où ces jeunes étaient convaincus, le numéro d’urgence était inefficace. Il ne s’agissait pas d’alcooliques ou de drogués.

La réussite de la communication de l’État islamique relève un autre problème plus important : l’exclusion de certaines personnes au sein des sociétés dites « occidentales » comme la société française par exemple. Les combattants étrangers ayant rejoint Daesh ne sont ni fous ni moins intelligents que d’autres. Ils ont trouvé une raison de vivre et une société qui voulait simplement d’eux ailleurs. Daesh leur proposait un projet de vie.

Certains spécialistes de la communication avancent plusieurs techniques qui   aident à ralentir le flux de la communication de groupes terroristes comme l’utilisation de « fake news ». L’idée serait de noyer la communication de ces groupes dans une mer d’informations fausses ou vraies pour que leurs informations et revendications ne soient plus singulières.

Une autre technique serait de considérer les groupes terroristes réellement comme des entreprises. Le meilleur moyen de pousser une entreprise à la faillite est de détruire sa réputation.  L’Etat islamique peut se « dématérialiser », se transformer en Airbnb ou Uber, une entreprise sans base, garder une dimension digitale et s’éparpiller. A ce moment-là, faire pression sur les grandes plateformes comme Facebook et Twitter pourrait bloquer le contenu diffusé par ces groupes. Ces plateformes deviendraient des « snipers » des contenus de l’État islamique.

Enfin le dernier point important est celui de l’émetteur. Toute initiative prise par une institution étatique est souvent vouée à l’échec car déjà considérée comme « impie ». L’idéal serait d’effectuer des démarches civiles qui apparaîtraient comme une volonté populaire.  L’idée principale restant de détruire la réputation de ces groupes, leurs discours et leurs modèles de civilisation.



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